« Le Mouvement, est l’acte de ce qui est en puissance en tant que tel » . Cette phrase d’Aristote appliquée aux mouvements étudiants prend un sens particulier. Le propre d’un étudiant n’est pas d’être dans la rue mais de suivre les cours dispensés dans son université. Cependant lorsque la machine s’enraye, les étudiants semblent disposer de moins de solutions que les actifs. Ayant moins de moyens de pressions, ils provoquent généralement un cycle de contestations plus ou moins précis, répondant à la formation politique de certains leaders ou simplement répétant les modes opératoires ayant fonctionné par le passé. Le cycle de l’information, des tracts, de l’affichage et des assemblées générales commence donc par sensibiliser le public. Ensuite vient le temps de la rue, du mouvement en tant que tel, de la puissance définie par Aristote.
Divisés, dans les amphithéâtres pour des querelles de chapelles, les contestataires, étudiants ou non, syndiqués ou non sont toujours réservés quant à l’idée de choisir un groupe de représentants, une motion commune ou même d’élaborer un tract unitaire… Cependant, un endroit est à même de les réunifier, il s’agit de la rue. Au sein d’une manifestation dans un premier temps puis plus rarement dans l’émeute ou la barricade les militants se retrouvent sur un même terrain pour, d’une manière unilatérale, dénoncer d’une même voix les revendications choisies au préalable.
Le cas Poitevin pourrait être un cas d’école. Du fait de sa localisation en province et de la faible occupation du terrain politique par les militants, les poitevins, habitués au calme, ont vécu en l’espace de trois ans ce que Paris essuyait régulièrement. De la manifestation au sit-in en passant par la barricade, la ville allait assimiler par les faits un nouveau bréviaire de mobilisation.
a. La pratique manifestante, le cas Poitevin.
Avant 1968, la ville ne semble pas être une habituée des manifestations. Dépourvue de toute présence ouvrière ou militante d’importance, ne bénéficiant par conséquent pas d’histoire locale liée aux manifestations, rien ne prédestinait Poitiers à connaître une telle série au cours de l’année universitaire 1970-1971. Avant de s’attacher aux caractéristiques locales, il convient de définir la notion politique de manifestation. Pour cela nous reprendrons la définition de l’ouvrage de Pierre Favre, référence sur le sujet, La Manifestation. « Une manifestation est un déplacement collectif organisé sur la voie publique aux fins de produire un effet politique par l’expression pacifique d’une opinion ou d’une revendication. Ainsi caractérisée, la manifestation se distingue du rassemblement, qui est statique (la manifestation, elle, implique un défilé d’un point à un autre), de la procession qui a des fins religieuses, de l’attroupement au sens courant qui n’est pas lui, organisé, de l’émeute, qui use de l’espace urbain comme d’un champ de bataille et non comme simple lieu de passage du cortège manifestant » . Jusqu'à présent la ville était plutôt coutumière des processions religieuses dues à son importance ecclésiastique, aux cérémonies militaires et à quelques monômes étudiants, certes bruyants mais peu enclins à la revendication politique. La plus grosse démonstration contemporaine reste, de mémoire de presse poitevine, celle improvisée lors de la libération de Poitiers le 5 septembre 1944. Sans parcours précis, mais avec pour point de convergence logique le centre-ville, près de 30000 personnes seraient descendues pour accueillir les troupes du Général Leclerc, sur la Place d’Armes qui peut après allait prendre son nom. Depuis lors, il semble que peu d’événements politiques n’aient débouché dans les rues. Rassemblements étudiants contre la guerre d’Algérie, grèves sporadiques des usines de la Pointe à Miteau… Tous ces faits ont existé mais leur faible ampleur n’a pu forger une identité militante à la rue. Une période, d’un mois seulement, va rappeler aux Pictons, le poids des démonstrations de rues dans la vie politique française.
Étudions tout d’abord la fréquence des manifestations entre 1968 et 1971. Entre mai et juin 1968, des milliers de poitevins vont fouler les rues de la ville. La première manifestation liée au mouvement national a lieu le mardi 6 mai et ne comprenait que 500 étudiants et professeurs tout au plus. Réunis à l’Hôtel Fumé, la Faculté des Lettres, pour parcourir à pied le centre-ville jusqu’au rectorat. En ce début de contestation, seul le nombre de participants et les quelques slogans empruntés aux étudiants parisiens permettent de reconnaître qu’il s’agit d’une manifestation. Pas de drapeaux, une seule banderole et un défilé plutôt calme, peut être dû à la présence en tête du corps professoral . Le jeudi suivant, le style évolue quelque peu, le nombre de participants est largement doublé avec plus de 1000 personnes, fait encore très rare à Poitiers, mais c’est surtout le nombre de banderoles et de pancartes qui contraste avec la veille. Leur diversité et leur aspect bariolé laisse à penser qu’il s’agit bien souvent d’initiatives personnelles plus que d’un matériel d’organisations et confère donc une singularité encore très étudiante à la foule. Le cortège le plus important se déroula, lui, le 13 mai. Ce déplacement de foule « pro 68 » regroupant entre 3000 et 6000 personnes déambula de la Place du Marché à la Préfecture. Ce sera l’apogée locale du mois de mai et les journaux marque le coup. « Cela faisait fort longtemps que les poitevins, n’avaient pas constaté un défilé d’une telle ampleur dans les rues de la ville » . En l’espace de dix jours à peine et selon les photos publiées par la presse, nous pouvons deviner les prémices du changement. L’arrivée des centrales syndicales et des salariés dans les rangs étudiants apporte son lot de matériel militant. Cette fois c’est au son des camions mégaphones, sous les couleurs des calicots Cégétistes et de quelques drapeaux rouges que le peuple de gauche se retrouvât dans la rue.
Dans une ville où les partis de droite étaient toujours majoritaires, le rassemblement le plus important fut nul sans doute la démonstration de force des gaullistes, qui, à l’appel du Général de Gaulle réunirent autant sinon plus de monde que la manifestation du 13 mai. Le 30 mai, plus de 5000 personnes se rassemblèrent entre la mairie et la préfecture pour apporter leur soutien au Général et au gouvernement. Comme dans le reste de la France, cette une masse Gaulliste qui se mobilise. De plus le lendemain, alors même que le mouvement étudiant et ouvrier peine désormais à se rassembler, la droite étudiante locale réorganise un tour de force en rassemblant plusieurs centaines de personnes à l’appel d’un éphémère « Comité pour la défense des libertés contre l’anarchie », la bataille de la rue était réelle. Le dernier souffle de ceux qui seront désormais appelés les « soixante-huitards » s’effectuera le 12 juin où, répondant à l’interdiction ministérielle de manifester, 300 étudiants se rassemblèrent place de la Liberté, avant d’en être délogés rapidement par les forces de l’ordre et ce, pour la première fois de leur histoire locale. D’après Michel Coutelle, l’altercation « était plus préventive qu’autre chose » , le directeur de la Police, ancien résistant et républicain notoire estimait que la plaisanterie avait assez durée. L’enjeu est donc déjà, deux ans avant les événements de 70-71, d’occuper matériellement la rue pour prouver sa force et sa détermination face à ses opposants. Ainsi entre Mai et Juin nous dénombrons douze défilés, gauche et droite confondus dans les rues poitevines. Douze c’est plus de défilés que tout au long de l’année 1967. En ça l’année 1968 à Poitiers reste exceptionnelle. De plus la manifestation Gaulliste restera longtemps comme le plus important cortège politique ayant parcouru la ville.
Après cette effervescence printanière, le calme retomba presque trois ans durant. Ne s’était-il rien passé ? Premièrement, la large victoire des gaullistes aux législatives de 1968 avait calmé les ardeurs politiques de la gauche locale. Encore très divisés et qualifiés par celui qui réussira à conquérir la mairie en 1977 de « groupuscules » , les partis et syndicats de gauche ne pouvaient prétendre reconquérir le pavé poitevin aussi largement qu’il ne l’avait fait entre mai et juin. Deuxièmement, le départ du Général de Gaulle et l’arrivée au pouvoir du couple Pompidou – Chaban-Delmas, plongèrent le pays dans un cycle de réformes et de modernité affichée dont la critique était délicate, rendant par conséquent difficile les démonstrations de rue. Enfin au niveau local, la ville continuait son industrialisation avec la création annoncée d’une usine Michelin avec plus de 1000 emplois à la clef tout en développant les quartiers d’habitats collectifs comme nous l’avons étudié. Les Poitevins n’avaient pas de raisons de descendre en grand nombre dans les rues. Concernant les étudiants, les parties précédentes nous ont démontré que la Loi Faure correspondait en partie aux attentes de la majorité d’entre eux et que parallèlement à cela la création du campus ne déclanchait pas a priori de conflit, seul quelques manifestations de solidarité avec le VietNam étaient organisées comme par exemple cette « petite manifestation d’étudiants en réponse à la venue de M Wintop-Rockfeller, gouverneur de l’Arkansas » .
L’UNEF se divisait politiquement et passait de 1500 adhérents à moins de 300 membres en l’espace de deux ans, perdant ainsi une capacité de mobilisation importante. L’extrême gauche se constituait et n’avait pas encore les moyens d’être suivie sur le pavé. Seules quelques échauffourées entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite semblent avoir émaillé ce calme plat. La manifestation devait à nouveau céder la place à de petits rassemblements statiques...
Le nouvel envol de la pratique manifestante à Poitiers semble clairement lié à deux phénomènes, la restructuration de l’extrême gauche et un climat politique de nouveau tendu. Ainsi des manifestations contre les procès des anarchistes Basques de Burgos, d’autres pour une reconnaissance de l’État Palestinien ont eu lieu entre septembre et décembre 1970. Ces manifestations, souvent à l’initiative des partis, ont donc parallèlement à leur rentrée permis aux étudiants les plus concernés de ce retrouver dans les rues à une fréquence d’une par mois, ce qui constitue déjà un rythme accéléré par rapport aux années précédentes. On pourrait définir ces démonstrations de force comme progressives aux vues des autres qui suivirent. Très largement étudiées dans la première partie du mémoire, les manifestations étudiantes de l’hiver 1970 sont différentes entre elles pour plusieurs raisons. Tout d’abord, même si le mouvement étudiant peut sembler d’une même unité au premier regard, il s’agit bien de deux mouvements distants dans leurs revendications et leurs pratiques opératoires. Le premier, luttant en faveur d’un réaménagement de la circulation pour enrayer les accidents sur le campus fait l’unanimité et nous pouvons rappeler les mots doux et pleins de considérations dont la presse s’est fait l’écho durant le mois de décembre et ceux même après les violents affrontements avec la police. « Il aura donc fallu plusieurs accidents et le mouvement de colère parfaitement justifié des étudiants pour que les pouvoirs publics se saisissent de l’affaire » . Le but des manifestations étant d’alarmer l’opinion pour ensuite faire pression sur les autorités, nous pouvons assurer, que certes au prix malheureux d’un mort, les étudiants ont gagné un combat double : la satisfaction de la revendication et la sympathie de l’opinion. Seulement, rappelons qui si ce mouvement a tellement plu à la presse c’est précisément parce qu’il était uni, qu’il n’y avait pas de mainmise particulière d’une organisation politique sur le groupe et enfin parce que le chiffre de 3000 manifestants laissait à penser qu’une large majorité des étudiants y étaient favorables. Entre le Jeudi 11 décembre et le samedi 19 décembre, date des vacances de noël, 4 manifestations auront lieu. La fréquence souligne l’urgence de la situation, elle aurait pu être augmenté si le doyen n’avait pas fait fermer les facultés provoquant ainsi le départ des étudiants et si le préfet n’avait pas pris les dispositions de déviation routière aussi rapidement. Bref, les pouvoirs publics saisissant parfaitement la situation ont rapidement réagi devant une situation qui aurait pu dégénérer.
Les quatre défilés universitaires du mois de décembre sont donc un succès. Ce ne sera pas le cas du second mouvement entamé le 16 février avec la séquestration du doyen de lettres et du recteur. Il n’y aura que trois manifestations pro mouvement. Toutes se termineront en émeutes ce qui créer une certaine confusion dans l’opinion et dans la presse alors qu’en décembre, le temps de la manifestation et le temps de l’émeute étaient clairement distincts. Contrairement au premier mouvement, les journalistes qualifieront systématiquement les manifestants de « gauchistes », signifiant ainsi la prégnance politique du combat et sa couleur. Cette fois, la manifestation devient le lieu de démonstration d’une certaine catégorie de militants d’extrême gauche, les slogans sont connus et les drapeaux rouge et noirs légions. Cependant, la manifestation la plus importante et par conséquent la plus légitime d’après les Poitevins sera celle des « anti-contestataires avec un style totalement différent des défilés précédents comme nous allons le voir.
Chaque manifestation politique reprend des codes, des marques et des rites de passage. Pour Poitiers, ces codes n’existent pas encore en 1968. L’absence de phénomène social marquant (révolte des Canuts à Lyon, grèves des mineurs de Carmaux, manifestations d’ouvriers à Limoges, émeutes paysannes dans le midi…) permettant aux poitevins de s’identifier à un passé politique rend la tâche plus difficile. Il faudra donc créer ces codes, repenser la manifestation en empruntant dans les cultures politiques de la gauche pour les uns, de la droite pour les autres. Décrivant la manifestation parisienne de soutien au régime du 30 mai 1968, Danièle Tartakowsky note « le V de la victoire répond au poing levé, la Marseillaise à l’Internationale, mais de nombreux chants s’improvisent, en plus, sur des airs populaires similaires à ceux des cortèges de gauche ; un service d’ordre est constitué et certains manifestants (ou les photographes de presse ?) s’attachent à construire des images en tous points symétriques de celles des démonstrations adverses » . Les Poitevins reprennent donc volontairement des codes manifestants à même de permettre aux badauds d’identifier rapidement le bord politique du cortège. Pour la gauche étudiante, les premiers à descendre dans la rue, on retrouve ainsi les banderoles appelant à la démission du gouvernement, à la libération des étudiants emprisonnés… Les slogans sont les mêmes qu’au niveau national, « Amnistie ! Peyrefitte Démission ! Libertés syndicales ! Libérez nos camarades ! Université démocratique » facilités en cela par les reportages des radios nationales. Ils sont parfois réaménagés à la manière poitevine, le maire, le préfet sont ainsi régulièrement pris à partie par les manifestants. La réelle nouveauté du Mai 68 poitevin est l’affirmation d’une identité de gauche. « Le drapeau rouge et l’internationale sont la véritable symbolique des manifestations de 1968. La plupart des étudiants imprégnés d’idées de gauche ou gauchistes veulent représenter matériellement leurs convictions. (…) Toute la population note à cette époque que c’est la première fois qu’un drapeau rouge flotte dans les rues de Poitiers. Les manifestants, pour prouver leur victoire sur le gouvernement et sur le préfet de région, décident de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge. Lorsque le drapeau est hissé sur la préfecture, la foule qui attend aux grilles entonne « l’Internationale » le poing levé, symbole même du mai révolutionnaire » . Si l’on se fie aux photographies publiées par la presse on peut noter que l’on descend dans la rue bien habillé, encravaté, hormis les étudiants, on ne peut distinguer l’origine sociale des participants à l’œil nu cette différence est notoire par rapport aux manifestations des années 1970.
Lorsque la droite manifeste le 30 mai, les différences avec la gauche sont formelles. « Le drapeau qui flotte au milieu du cortège est celui de la France, le drapeau tricolore remplace désormais le drapeau rouge (…). De plus, à la tête du cortège, les deux personnalités que sont MM Vertadier et Peyret ont ceint leur écharpe tricolore de maire, ils sont accompagnés de tous les maires des communes avoisinantes de Poitiers. Enfin, alors que les étudiants avaient installé un drapeau rouge sur les grilles de la préfecture, le Comité d’Action Civique se rend devant les grilles d’honneur pour hisser le drapeau aux couleurs nationales » . La nation est ainsi réparée de l’affront. Pour les slogans, on ne fait pas vraiment dans l’originalité. Pensant le pays au bord d’une guerre civile, craignant ouvertement la nuisance d’un « Juif-Allemand » sous la figure de Cohn-Bendit, les manifestants n’hésitent pas à aller piocher dans le répertoire extrémiste. « La France aux `Français ! Non à l’anarchie ! la liberté pour tous ! Non à la dictature ! Liberté du travail ! » . Cette réaction n’est pas propre à Poitiers, on la retrouve aussi dans le cortège Parisien « la manifestation emprunte encore et enfin à l’extrême droite dont les slogans retentissent » . Le schéma de la manifestation reprend plus celui d’une procession. En tête les élus reconnaissables par leurs écharpes, un premier cortège très solennel du fait de la rareté de la démonstration, puis un second cortège plus populaire, plus vindicatif aussi. Plus qu’un simple mimétisme de la manifestation de gauche, le cortège « civique » semble vouloir directement interpeller, à la fois les poitevins et les grévistes en répondant par la forme aux manifestations précédentes. Au drapeau Rouge, la droite répond le drapeau tricolore, à l’Internationale, les étudiants se voient répliquer la Marseillaise, aux longs discours politiques on oppose une minute de silence, à Libertés Syndicales ! On crie Liberté du travail. Œil pour œil, dent pour dent, les manifestants de quelques bords que se soient se répondent plus ou moins violemment. Chaque cortège connaît son lot de perturbations lorsque l’on croise ses adversaires. Des grévistes se retrouveront trempés après s’être fait lancer de l’eau d’un immeuble lors d’un rassemblement place d’arme et quelques heurts surviendront avec des étudiants lors du cortège du 31 mai. Cependant ces actes ne seront comparables aux excès de violence du mouvement étudiants suivant.
En 1970-71, on retrouve cette dichotomie droite-gauche dans les cortèges. Comme en 1968, la droite ne manifeste qu’en second et avant tout en réponse à la gauche. Les premières manifestations du mois de décembre ont ceci de particulier qu’elles ne se revendiquent d’aucun mouvement national. Ainsi la présence de drapeaux noirs ou rouge ne serait que l’initiative d’individus isolés de la masse. Cependant, les slogans et banderoles ont une orientation ancrée à gauche dû à la forte présence dans les cortèges de militants d’extrêmes gauche, ceux-là même qui tiennent et organisent les Assemblées Générales. La première banderole, présente dès la première manifestation ne laisse pas la place au doute : « ouvriers – étudiants unis pour la sécurité». On retrouve là le message de l’extrême gauche maoïste qui voit dans ce moment naissant l’occasion de créer un lien politique entre les accidents et la politique, créant ainsi l’occasion d’attirer les ouvriers situés sur le campus à leur cause. Les slogans que l’on retrouve dans le cortège du 16 décembre font aussi partie du lexique militant gauchiste : les éternels « CRS-SS » se mêlent aux « Vertadier Démission », « halte à la répression », « la population avec nous », « plus de morts au campus » . Qui plus est, des journalistes sont pris à partie par certains étudiants : « On criait Centre Presse, presse pourrie !» chose il est vrai peu habituel des manifestations dites de droite. En février, après les interpellations d’étudiants suite à la séquestration, le slogan récurent est « libérez nos camarades » mais aussi « CRS – Pollution » . Le 19 février le slogan « nous sommes tous des séquestreurs » est scandé devant de la mairie, la référence au soixante-huitard « nous sommes tous des juifs allemands » alors crié en solidarité avec Daniel Cohn-Bendit tant à prouver que l’héritage militant est présent.
Pour la droite manifestante, le seul défilé se veut être un exemple d’une jeunesse désireuse de travailler et d’étudier. Organisée par un comité d’étudiant dont les journalistes disent reconnaître des militants de la droite (F.N.E.F. et du nationalisme universitaire la manifestation est en tout point opposée aux démonstrations gauchistes. Les étudiants manifestent d’abord dans le calme et la presse soulignera qu’ils étaient applaudi des Poitevins. Sur la seule banderole du défilé (terme par ailleurs employé par le journaliste) est inscrit « Assez de pagaille » et les slogans sont pour le moins atypiques : « nous voulons travailler », « assez de dégâts », « libérez nos amphis », « examens en fin d’années », « recteur de l’ordre » . Les manifestants « défilent en bon ordre » , ici encore, l’opposition entre les deux cortèges est affirmée. Pour preuve comparons les photos mises en pages dans les quotidiens régionaux pour percevoir la différence.

La manifestation étudiante pro-mouvement apparaît comme désordonnée, joyeuse, elle prend la forme d’un monôme chahutant et avançant rapidement bras dessus bras dessous, on imagine aisément le son qui pourrait y être associé : les slogans militants. Les vêtements des manifestants sont décontractés, l’allure globale de la foule permet immédiatement à l’observateur de reconnaître là un cortège d’étudiants, exacerbant ici leur jeunesse au travers de leur tenue et de l’agitation provoquée.

La manifestation étudiante anti-contestataire est l’opposée radicale de sa voisine. Le style même du cortège est différent. Ici les manifestants font preuve de gravité voir même d’austérité. Mains dans les poches de leurs blousons, on devine le pas lent de la masse qui s’apparente là à un long mais fin cortège, rappelant plus une cérémonie religieuse qu’une démonstration politique. Alors même que les étudiants de gauche revendiquaient leur jeunesse par le chahut et une allure décontractée, le cliché nous présente des étudiants démontrant par leur apparence leur volonté de se placer aux côtés des adultes et de notables se démarquant ainsi très nettement des étudiants de gauche.
Lors d’une manifestation, le déplacement dans la ville s’effectue selon un quadrillage précis et des lieux caractéristiques. Nous allons étudier les parcours empruntés par les manifestations entre 1968 et 1970 en mettant une fois de plus en opposition les défilés « pro » et « anti » mouvements.
Les militants de gauche poitevins ne disposent pas, hormis de la Maison de Peuple et de la place de la liberté (lieu des rassemblements syndicaux) d’un lieu-phare. Les manifestations étudiantes de 1968 partent par ailleurs régulièrement de cette place par simple commodité : elle se trouve face à la Faculté de Lettres. Le cortège part ensuite en direction des autres Facultés, pour gagner à la cause leurs étudiants, il déambule dans les rues commerçantes du cœur de ville, passe devant la Mairie et sa grande place pour finir devant le rectorat, représentant le ministère de l’éducation, interlocuteur privilégié des étudiants. Outre la concrétisation dans la rue du mécontentement, le but des manifestations locales est bien souvent la réception par le Recteur ou le Préfet d’une délégation à la fin du défilé, cela explique le traditionnelle dissolution du groupe devant les bâtiments institutionnels. Lorsque les rassemblements sont unitaires comme le 13 mai, le point de départ est la place du marché. La taille du lieu est plus propice à recevoir une forte présence manifestante. Le cortège à la fois ouvrier et étudiant, use ensuite d’un « parcours assez exceptionnel » qui passe devant les Facultés, avant de descendre par la rue de la Chaîne jusqu’au boulevard du Grand Cerf. Longeant la gare, symbole du syndicalisme ouvrier, avant de remonter dans le centre pour finir devant la Préfecture, en ayant pris soin d’être passé devant le Palais de justice et la Mairie, le cortège est en train de tracer un parcours qui deviendra récurrent. Un triptyque gare-facultés-rue Victor Hugo (Mairie et Préfecture) est donc utilisé à chaque fois dans des sens parfois différents. Unique entrave au cours du mois de mai, l’utilisation d’un stade appartenant à l’université à l’entrée du centre-ville pour tenir un meeting le 1er juin en réponse à la manifestation gaulliste comme le rappelle Françoise Poteau « la droite manifestante reste sur son territoire. A gauche c’était la gare, la porte de Paris, d’autres partaient du centre-ville, on a même eu un meeting à la Madeleine » , cependant le cortège partira par la suite en direction de la gare. La gauche poitevine au fil de ce mouvement, s’est donc recréé, anecdote par anecdote, marche par marche, rue par rue un socle commun du manifestant, un ciment d’histoires, propres à resservir le moment venu. Il n’est pas étonnant de retrouver trois ans plus tard le même mécanisme.
En 1970 et 1971 l’évolution marquante des parcours tient à l’installation de la majorité des étudiants sur le campus. Les premiers cortèges sont des manifestations-réactions, ils sont une réponse directe aux accidents qui viennent de se dérouler. Le but de la manifestation est alors double puisqu’en plus d’alerter l’opinion elle permet immédiatement de bloquer la circulation et donc d’empêcher ne serait-ce qu’une heure qu’un nouvel accident est lieu. Le caractère réactif oblige aussi les manifestants à définir un déplacement sur le moment. Si le premier cortège du 10 décembre se contente d’évoluer sur l’avenue du recteur Pineau pour finalement ériger un barrage la manifestation du lendemain, partant toujours de l’avenue coupant le campus en deux parties, choisira de se diriger vers le centre-ville. Le parcours est donc longiligne et n’utilise qu’un axe. Le départ s’effectue devant le Restaurant Rabelais, rappelons que c’est devant celui-ci que s’est déroulé l’accident, qu’il est précisément midi et que l’affluence du lieu permet rapidement de mobiliser rapidement une foule à même de manifester, la masse prend ensuite la direction du centre en passant, par l’avenue du Recteur Pineau. Cependant ils sont bloqués dans leur avancée par les forces de l’ordre, pensant mettre fin au cortège, ils ne font que créer différents groupes bien plus difficiles à suivre. Certains arriveront finalement devant la mairie mais trouvant porte close ils iront crier leur mécontentement sous les fenêtres du domicile personnel du maire. La manifestation du 17 décembre était elle prévue et donc encadrée par la police. La déambulation était conventionnelle et le parcours fut plus ou moins le même que celui de 1968 : partant de la Place de la Liberté pour rejoindre la préfecture. Il faut noter que les manifestants ont effectué de nombreuses haltes devant tous les bâtiments officiels pour réclamer plus de sécurité. L’objet était donc bien de satisfaire les revendications en visitant les personnes à même de pouvoir y répondre, nous retrouverons le même schéma pour les défilés de février. La tentative d’une manifestation partant du campus pour relier le centre-ville reste un échec mais cette tentative à marqué les esprits et ce parcours sera réutilisé de nombreuses fois les années suivantes. Toujours dans la contestation lors de ces trois années, les manifestations de gauche reprennent un parcours marqué par la volonté de se faire entendre par les pouvoirs en place, de la municipalité à la justice, de l’université à la préfecture.
Pour la droite locale, l’enjeu du parcours est différent. En 1968, le mouvement est avant tout parisien et d’abord étudiant, lorsqu’il descend sur la ville, le risque est de voir la gauche, alors marginalisée à Poitiers, se reconstruire et nuire progressivement à l’action d’une majorité qui ne s’est jamais vu inquiéter. Le pouvoir local décide donc de profiter de l’occasion qui lui est offerte par le Général de Gaulle de répondre par la rue aux étudiants contestataires. « Depuis le début du siècle, les manifestations de droite sont moins nombreuses mais souvent plus massives que celles du mouvement ouvrier. (…) Du moins ces divers acteurs ont-ils en commun de ne recourir à cette forme d’action que lorsqu’ils s’estiment obligés de le faire, face à un gouvernement jugé illégitime ou incapable de maintenir l’ordre » . Pas plus qu’au niveau national, la droite poitevine n’est descendue dans la rue, la seule grande démonstration de cette population ne fût pas politique mais religieuse lors des processions Johanistiques de 1929. Elle aussi doit donc réinventer son déplacement politique. Tenant la Mairie depuis de très nombreuses années, étant majoritaire au conseil général, la droite utilisera ces bâtiments symboliques. L’hôtel de ville, sorte de bastion à défendre est le lieu idéal pour rassembler les forces à même de défendre la République Gaullienne. Pour ce qui est du trajet, il est peu ou près identique à celui des étudiants. Cependant, alors que manifestations contre gouvernementales font des pauses sur des places, y faisant de longs discours syndicaux, ces « nouveaux marcheurs » ont un rite qui leur est propre. Remontant le boulevard de Verdun pour arriver à la Préfecture, le cortège s’arrête au monument aux morts pour y effectuer « une minute de recueillement pour la France » . De même le cortège fera halte rue Magenta devant le monument aux morts de 1870-1971. L’attachement, au souvenir des guerres passées dans un cortège comprenant plus de personnes âgées que d’étudiants, cela semble compréhensible, d’autant plus que le Général de Gaulle fait ouvertement référence à la résistance lorsqu’il appelle les français à le soutenir dans les rues. Le parcours est précis, millimétré et surtout empreint de références à l’histoire ou à l’actualité politique par les lieux qu’il visite. En 1970-71 les étudiants anti contestataires utilisèrent un parcours singulier. Ayant pour bastion la faculté de droite du centre-ville, ils partirent du parvis de l’église situé en face. Leur première halte se fit devant la faculté de médecine où auxcris de « les médecines avec nous » ils tentèrent d’élargir leurs nombre. Ensuite ils se rendirent à la mairie puis au rectorat où, contrairement aux autres étudiants ils furent reçus immédiatement. Là il s’assurèrent le soutien du rectorat, lurent des motions à la presse puis s’en retournèrent dans leur quartier : la faculté de droit. Le succès de la manifestation tient justement à l’opposition de style, ils n’eurent pas besoin de rebattre le pavé cette année là.
Réconciliés au cours du mois de mai 1968 avec le pavé, les poitevins semblent avoir repris goût à la manifestation. De droite ou de gauche, étudiants, ouvriers, employés et retraités tous ont battu le pavé au cours de ce tumultueux printemps. Ces manifestations ont permis à la gauche poitevine de se former, de se compter, de se savoir puissante et vindicative. Forte de ce sentiment, elle n’hésitera pas deux ans plus tard, lorsqu’il faudra renouer avec la rue pour diverses revendications. La droite elle aussi a usé ses semelles, elle sera ainsi moins encline a baissé la tête lors des futurs troubles universitaires. La manifestation est donc un élément marquant des contestations Poitevines. Cependant et nous allons le voir, une forme de combat encore inédit à Poitiers va faire passer les manifestations au second plan des hunes et des mémoires.
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